Et l’inspiration, ça pousse sur les branches d’arbres? Sincèrement, j’aimerais bien écrire que l’inspiration, chez moi, ça apparaît par magie, en apercevant une silhouette traverser une route vide sous les néons jaunes de la ville. Classique. Ou encore qu’elle me frappe de plein fouet, au réveil, encore bercée par un rêve fantastique, alors que les oiseaux piaillent sur le toit. Sincèrement. Mais c’est rarement le cas.

J’suis obligée de l’invectiver, cette truande, cette jackass, pour qu’elle daigne se présenter. La pousser, la faire sortir de son trou, la laisser seule sous les projecteurs. J’en fais du bruit pour qu’elle fasse une apparition, brève. Alors, forcément, si à l’origine j’suis pas motivée, elle ne se risque pas à entrer dans la danse. Mais quand j’m’agite, elle finit toujours par venir, même si c’est court. Elle est peut-être bourrée de snobisme, mais elle se défend par sa loyauté au moins. C’est déjà ça. C’est juste que j’ai pas toujours la force de la supplier quoi. Et puis, moi aussi j’ai ma fierté. Merde. (fierté de quoi ? je sais pas encore.)

Cette inspiration-là, dont je parle ici-même, c’est celle de l’écriture. Celle qui s’amène carillonnant, ventre en avant, et se plante devant la page blanche, les sourcils froncés, le menton relevé, grognant du bout des lèvres : “Tu m’fais pas peur, tête de noeuds” (oui, l’inspiration aime le vocabulaire un peu daté… d’où son snobisme). Celle qui fait s’arracher les cheveux de nombreuses poètes en herbe. Celle qui fait mordiller les bouts de crayon des romancières frustrées. Celle qui fait déchirer les feuilles des essayistes énervées (ou qui fait démonter les touches d’un clavier, au choix). Celle qui a mille visages et autant de textes durement composés. Parce que voilà, l’inspiration, elle ne vient pas partout, de la même façon, tout le temps, pour tout le monde.

Chez certaines, elle est douce et docile, elle arrive toujours quand elles l’ont mise au planning, et à l’heure en plus. Elle sait ce qu’il faut faire, en temps voulu, et avec la qualité attendue. L’organisation, c’est son dada, ça n’a rien d’une corvée pour elle. Elle leur fait écrire, avec patience et perspicacité, parce qu’elle sait exactement comment. Alors, elle frappe à la porte d’entrée le matin, ou en soirée, s’assoit pour quelques heures à leurs côtés, leur soufflant les mots adéquats, et puis elle repart avec une part de gâteau citronné à la main. Elle laisse derrière elle un bouquet de fleurs fraîches soigneusement coupées. Bon, c’est pas la mienne celle-là. C’est dommage.

Chez d’autres, c’est une sauvageonne, elle s’invite, branle-bas de combat, à des heures impromptues, sous la douche, dans la rue, au bistrot, dans les bois. En journée, elle vient comme un éclair, furtive, brutale et concise. Mais souvent elle est nocturne, elle apprécie l’odeur du tabac froid et le goût amer du café noir, elle s’épanche et se déverse dans le cœur silencieux et ténébreux de la nuit jusqu’à ce que les premiers rayons du soleil la fasse plonger sous le duvet. Elle est plutôt drôle et assez productive, mais bon, chez moi, elle s’est jamais invitée. Donc j’la connais pas. J’aime trop dormir pour ça, je pense.

Chez quelques unes, l’inspiration, elle se glisse entre des moments, à la pause du midi, dans les voyages en train, pendant le brossage de dents, ou entre deux conversations. Elle s’en moque d’être interrompue, elle patiente, et puis elle se relance quand c’est le moment venu. D’ailleurs, l’agitation, le bruit, la foule, tout ça, ça ne la gêne pas. Elle s’en nourrit même, je crois deviner qu’elle adore ça. Elle en est thrilled. Ravie. Quand ça bouillonne et ça tourbillonne autour d’elle. Parce que son pouvoir d’abstraction est phénoménal, elle peut te faire pondre une dizaine de pages en deux heures à peine dans ce brouhaha. Un sourire aux lèvres, avec la satisfaction du devoir achevé à temps même si c’était urgent, elle leur tend les papiers. Voilà, we did it. Bon, apparemment pas avec moi. Tristesse.

Et puis, il y a la snobinarde. Elle vient de temps en temps pour moi, je crois bien. Damn. J’veux pas la comparer hein. Parce que voilà… Chacun la sienne ? C’est c’qu’on dit, quand on essaye d’accepter un fait qui contrarie. Mais voilà, de par ce fichu caractère, à vouloir se faire quémander, je me vois contrainte de passer des heures à la chercher sur les réseaux sociaux, à dénicher la bonne playlist pour l’amadouer, à avaler du sucre transformé pour lui donner envie de venir, à abandonner la partie en m’immergeant dans un bouquin, une vidéo Youtube, ou une interaction avec un être humain (ou un animal, d’ailleurs).

Car, my lady l’inspi, a des conditions la plupart du temps. Ou un contexte plus propice qu’un autre à la faire sortir de sa tour d’ivoire.

S’il y a trop de monde, there is no way qu’elle vienne. Elle ne peut pas s’poser, fragile petite chose, faut la comprendre. Elle voit bien que l’esprit est trop occupé à gérer l’environnement extérieur, et elle n’arrive pas à (ou ne veut pas?) fragmenter le monde. Faire abstraction, jamais de la vie. Quand on est en société, on y présente jusqu’au fond de la pensée (ce qu’elle ne parvient pas souvent à faire d’ailleurs). En revanche, se mettre à rêvasser au risque de me faire bousculer par une voiture trop pressée, au quotidien, ça, elle sait le faire. Plutôt bien même (à mes plus grands dépens donc). Je me ris du danger ! Ouais, merci, j’te ferai la bise le jour où j’aurai vraiment traversé sans faire attention. Mais pour ce qui est de se présenter, la plume à la main, armée de son encrier, il suffit qu’il y ait deux-trois âmes aux alentours, à discuter entre elles, alors là, il n’y a plus personne, elle se carapate loin de ce “terrible tumulte”. Donc pour la faire venir, il faut se ménager quelques moments solitaires ou tranquilles. Je l’admets tout de même, avec le temps, elle s’adapte un peu mieux. Il arrive qu’elle réponde à l’invitation dans un café aux heures creuses, sur la terrasse d’une colocation, ou dans un temple planqué dans l’Himalaya fréquenté par quelques touristes pieuses ou bobos (ouais, l’inspiration snobinarde a de fâcheuses manies à se laisser aller aux tendances du moment). C’est vrai, elle s’est améliorée avec les années.

Egalement, cette inspi exigeante a besoin que l’esprit soit clair, peu encombré et angoissé. Enfin, c’est ce que je pensais lors de nos premières rencontres. J’ai fini par me rendre compte qu’elle était sujette aux émotions, et qu’elle en était profondément influencée. Et que donc, il fallait que ces émotions, bien que présentes, lui laissent aussi un peu de place et d’intérêt. Si des afflictions trop intenses lui claquent la porte au nez, elle n’insistera pas. De même avec un stress trop vorace, une appréhension étouffante, une excitation ou une joie distrayante, une colère éclatée ou encore un découragement tenace. Plus le degré des sentiments est élevé, moins elle trouve le courage de débarquer. Toutefois, cette inspiration peut trouver son chemin au milieu de quelques larmes, d’un moment nostalgique, d’une envie de faire passer la tristesse sur le papier, de partager une fierté ou un sentiment heureux, d’exalter des amours et des belles âmes. Elle n’a pas besoin d’un esprit parfaitement placide, elle est plutôt généreuse quand les émotions sont au rendez-vous. Tant que ces mêmes émotions se contiennent à un degré raisonnable permettant de tenir un crayon sans trembler ou de pianoter sur un clavier sans s’arrêter toutes les deux secondes.

Une autre condition, qui a son importance, c’est celle de revenir sur ce qu’elle vient d’achever, même si ce sont deux minces lignes de mots qui se battent en duel. Je crois que ça l’encourage à faire plus. L’inspiration a besoin de lire ce qu’elle a écrit. Même si ça la retarde et la distrait une fois de plus, notamment parce que son perfectionnisme lui fait parfois réécrire des parties achevées alors qu’elle s’est tout juste arrêtée en plein milieu d’une phrase quelques paragraphes suivants. C’est un peu fatigant. Mais j’ai fini par comprendre que ça lui permettait de revoir le plan initial, de suivre l’évolution de la pensée, et d’éviter certains écarts. Bon, et c’est aussi pour rassasier un peu sa fierté, sûrement. Alors, j’la laisse faire, vu que ça me permet d’avancer.

Au-delà de ces conditions, je crois que l’idéal pour l’inspiration snobinarde, c’est le contexte pastoral. Dans la nature, elle se relaxe bien, ça doit la ramener aux origines ou quelque chose comme ça. En simple campagne, tant que ce n’est pas de la grosse métropole, tout lui semble moins agressif, les bruits, les mouvements, les paroles, alors même que le rural, c’est pourtant, intrinsèquement, un monde brut. Et brutal. Cependant, elle y semble plus en phase, plus en harmonie, et elle me réclame moins d’efforts à la solliciter. Elle se sent moins “ailleurs”, plus à sa place, peut-être. Mais ce n’est pas toujours possible de demeurer dans ce paysage. C’est même devenu plutôt rare avec le temps. 

Au fond, je la comprends un peu cette inspiration, même si elle me sort pas les yeux, souvent, à cause de son exigence. Pour s’ouvrir, il lui faut des encouragements valables, une situation qui l’ébranle ou la passionne, ou au contraire, un contexte qui la met à l’aise. Je crois que c’est ce dont toutes les inspirations ont besoin finalement. C’est pourquoi, quand elle ne s’amène pas au premier appel, je n’essaye pas toujours de la persuader. De temps en temps, je la laisse aller. Comme je l’ai savoureusement écrit plus tôt, j’abandonne la partie. Pour cette fois. Et je me prélasse dans l’une de ces choses jugées mauvaises pour la productivité, l’intelligence cérébrale, la vision, la santé, l’équilibre alimentaire, toutçatoutça. J’abandonne, pour cette fois, pour le meilleur ou pour le pire, faut demander ça à mon taux de sucre dans le sang, je crois qu’il va prochainement monter un piquet de grève.

Alors, même si j’avais prévu quelques bons moments avec mon inspiration, je la laisse s’échapper, et je me retrouve dans un livre, un film, une sortie, une discussion, de l’imprévu. Je vais ailleurs. Je vais voir ailleurs. I let her go. ♪ ♫ I got your back, je te comprends, sista, va te reposer. Parce que l’inspiration et moi, on s’entend sur trois choses dans ce vaste monde : l’écriture, la lenteur de la réflexion, et la beauté heureuse dans le choix, qui est un choix privilégié, de ne “rien” faire. Dans cet univers où il faudrait tout faire, tout le temps, à fond, être productif, être relax et efficace, consommateur consommé consommable, bah voilà, mon inspi snobinarde, elle est trop à la traîne pour ça. Et je crois que c’est pour cette raison que j’l’aime bien. Quand même. 

En fait, le tout avec son inspiration, c’est de savoir comment l’accommoder quand on la hèle. J’veux dire, déjà qu’elle est là pour vous, ce serait plutôt attentionné et sympathique de lui avoir prévu quelques petites choses à se mettre sous la dent. Et pour lui dessiner quelques esquisses, que dis-je, quelques embryons d’idées, quelques chemins détournés, quelques envies à peine susurrées, il faut essayer de comprendre pourquoi, à ce moment là, on veut écrire ? C’est-à-dire pour qui, comment, pour quoi ? Est-ce qu’en cette seconde, on souhaite écrire pour soi ou pour les autres, pour soi et pour les autres, ou pour le monde même ? Pour raconter, apprécier, discuter, dénoncer, interroger ? Est-ce que tout ça finira dissimulé dans un carnet ou sur un fichier .docx, ou ce sera publié sur du papier ou en ligne ? Maintenant ou plus tard ? Car, l’inspiration a mille visages et autant de textes composés ; autant d’amatrices du verbe et du mot ; autant d’appels et de contextes propices ; autant d’envies et d’ambitions. Elle est différente, à chaque fois. Take her with you, anyway.

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