Est-ce qu’on est encore beaucoup à parler aux sens ?

J’veux dire, est-ce qu’il y a des gens qui prennent encore le temps de se focaliser sur un de leur sens, au repos, comme ça ? Pas pour de la méditation, non, ou pour du yoga, de l’exercice de l’esprit, ou encore de la recherche du bien-être. Non, pas pour toutes ces choses que finalement on s’impose. Simplement, just like that, au repos, pour discuter avec les sens, savoir comment ils vont, si on peut les accompagner dans leur balade sensuelle du monde. Même si c’est juste dans une chambre ou sur un balcon.

C’est une question qui est tombée au milieu d’une nuit. Enfin, c’était plutôt la fin de la nuit, le début du jour. Je m’étais baladée dans le monde pendant quelques heures, et j’avais vu défiler la beauté nocturne, tranquillement, elle s’était étalée, allongée, étirée devant moi jusqu’à laisser la place à la joyeuse clarté diurne. C’était passé doucement et hâtivement, sans heurts et sans langueur, comme si le temps dévoilait son vrai visage à ces instants. Et là sous son regard bienveillant, j’ai causé avec mes sens. Simply talking, you know. Ca faisait un bail qu’on ne s’était pas posé ensemble. J’avais l’impression de retrouver de vieilles connaissances.

Je me suis laissée aller dans l’édredon. Comme une introduction. J’ai caressé le coton, c’était doux et moelleux, ça perlait de délicatesse, ça ruisselait de tendresse. Sur le chemin, j’ai cherché la tiédeur, je l’ai découverte sur la peau. Un peu chaude, un peu moite, surtout vibrante, frémissante, vitale… C’est là que j’ai de nouveau compris, j’avais oublié un peu, mais on peut la sentir parcourir l’épiderme. L’ardeur de la vie. On peut la sentir dans chaque pore, dans chaque courbe, dans chaque pli, partout, d’ailleurs. C’est ce que les doigts m’ont dit. On n’est pas les seuls, ils ont rajouté, il y a les cils, le nez, les lèvres… Alors, j’ai frôlé le dos, la nuque, puis les cheveux ; ils ont chatouillé mes narines ; ça m’a picoté ; j’ai failli éternuer. Le toucher s’est mis à rire, ‘franchement il est si sensible !’

Le nez a fait quelques soubresauts. ‘Ca sent le shampooing’, il m’a soufflé. C’était vrai, un peu. C’était agréable, cette tignasse fleurant la fraîcheur fabriquée. J’ai humé, reniflé, respiré. Il y avait de la chaleur aussi, elle embaumait tellement que j’ai eu l’impression de pouvoir la palper. Elle était épaisse, elle commençait déjà à m’envelopper, à me draper de son étreinte lascive. Elle se dissimulait dans les cheveux, les draps, la peau, dans l’air surtout. J’ai inspiré un grand coup et hop ! ça m’a envahit… Cette odeur de soufre. Je la connaissais. C’était celle de la ville. Même avec le ciel clair et l’atmosphère débarbouillée, ça persistait toujours. Ca me ferait inévitablement penser à du soufre, j’ai remarqué. ‘Avant, pendant l’hiver, ça pouvait même s’échouer dans la gorge’, a murmuré l’odorat.

La gorge était un peu sèche à cause de la chaleur. J’ai avalé ma salive, elle a eu un goût étrange, comme réchauffé. Ca faisait déjà quelques heures que je n’avais pas bu. La langue un peu gonflée, collée au palais, me l’a rappelé. Alors je l’ai senti, le souvenir, s’écouler le long du gosier et se lover au creux de l’estomac… Elle était tiède un peu, inodore et fade, mais pourtant incroyablement délicieuse. Elle a emplit la bouche, satisfaisant les papilles, avant d’aller plonger dans les profondeurs de la panse. J’me suis souvenue d’elle, douce et limpide, cette eau que j’avais bu un peu plus tôt. Ou peut-être des années auparavant. Avec les souvenirs, surtout ceux des sens, on ne sait jamais bien. Le goût a ronronné, ‘on entendrait presque l’eau se faire engloutir.’

Un son répétitif, habituel, que l’on a fini par oublier. C’est fou, la façon dont les sens peuvent faire abstraction parfois. Forgetting you are breathing. Jusqu’à ce moment, où je me suis obligée à faire attention, j’avais ignoré le bruit des ventilos. Ce bruit de palmes, régulier, mécanique, inhumain, s’emparant par vagues du fragile silence. Ca avait quelque chose de rassurant, cependant, réconfortant. Car, peu importait ce qui pouvait bien se passer dans le monde, ces palmes continueraient à tourner tourner tourner… Vertige! Elles étaient faites pour ça. Machinal. Mais c’était sans compter les irrégularités de sons dans l’monde, leurs allers et venues impromptues, leurs entrées fracassantes et leurs sorties tout aussi surprenantes. J’ai finalement de nouveau négligé le bruit des ventilos. Car, les piaillements des oiseaux matinaux m’ont submergée. Good morning ! Il était presque 6h, le jour se levait. Et avec lui, était venu un amoncellement de pépiements par les nombreux occupants de l’arbre planté près de la fenêtre. Mes oreilles ne résonnaient plus que de leurs conversations incompréhensibles. Ca sonnait comme une grande épopée, racontée au rythme de leurs cris aigus. Au milieu de ce bouillonnement, de lentes respirations s’échappaient tout près. La vie, encore. ‘Si on pouvait écouter la poussière chanter dans sa chute…’, a soupiré l’ouïe, contemplant les rais de lumière se déposer délicatement sur les draps ça-et-là.

La contemplation… C’est ce superbe pouvoir de la vue. C’est ce que j’ai pensé à ce moment-là de la balade. Je me suis laissée entraîner par les palmes. J’ai tourné, tourné, et tourné. J’ai dansé avec l’air, et tout est devenu flou. Blurred is my sight, light is my heart. J’en ai oublié de faire le focus. Les palmes se sont transformées en vagues et l’air en embruns salés. Je me suis extirpée de cette ronde infernale. Je suis tombée sur les draps, la lumière m’a aveuglée un peu, puis je me suis dissimulée dans les ombres. Je suis montée le long des jambes vêtues de l’édredon, je me suis immobilisée sur le ventre, et je me suis approchée. J’ai zoomé dans cette lumière, déposée là en poussière, en coulée, en flopée. La lumière du matin, celle qui est douce, fragile, timide. Puis qui s’affermit, le temps passant, et finit par vibrer de toute sa clarté. Comme elle, j’ai laissé mon regard visiter le monde par touches, s’arrimer aux ombres, parcourir les courbes, et glisser sur les reflets… Contempler?

I had a feeling… J’ai senti peu à peu, j’ai perçu que ça allait plus loin que la simple vue. La contemplation, c’était comme une expérience commune de tous les sens à la fois. Contempler, c’était sentir, ressentir, pressentir, écouter, humer, goûter, toucher, pas seulement regarder. J’ai compris que la vue, sens prédominant par excellence dans notre monde, était devenue une autocrate. Elle est trop confiante, on lui fait trop confiance. On mise tout sur le fait de “pouvoir voir” dans ce monde où tout est image, fixe ou animée. Et justement, parce qu’on s’y fie trop, parce que ce sens est suractif, il en devient atrophié. C’est un colosse aux pieds d’argile. Il est prédominant dans notre royaume des sens, mais il est faible. On ignore, on zappe, on survole, on voit rapidement, on ne regarde plus vraiment, on remarque à peine. On a perdu ce sens dans les limbes de la surproduction visuelle, colorée, hyperactive… et par là notre instinct à douter de nos sens.

Car, comme tout ce qui est humain est perfectible, les sens ne sont pas entièrement fiables eux non plus. Ils peuvent bien entendu etre affaiblis, et si l’un d’eux nous fait défaut, les autres prennent le relais comme le savent celles qui voient mal ou pas du tout, qui entendent mal ou pas du tout… Ils peuvent nous faire voir / entendre / goûter ce qui n’existe pas, parce que c’était ce l’on voulait sentir (inconsciemment). Ils peuvent devenir inaptes, et laisser le champ à un seul sens, hégémonique, qui règne alors sur toutes nos perceptions (comme la vue, le plus souvent). Ils peuvent nous faire ressentir les choses du passé, omettant celles du présent, et prophétisant celles du futur dans la peur. Surtout, ce que je remarque, entre les gazouillements au soleil levant et la danse poussiéreuse de la lumière, c’est qu’aujourd’hui on omet beaucoup, on nie inconsciemment, on fait abstraction de tout ce qui entrerait en conflit avec nos habitudes, nos a priori, notre contexte, notre état émotionnel… Pour ça, le cerveau développe ses automatismes, par instinct de survie et par gain de temps. Pour nous, il se met à faire confiance à ce que l’on connaît (croit connaître) et à notre environnement familier, nous laissant parfois baigner très longtemps dans des illusions cognitives. Sans remise en question. Sans remise en doute. En particulier des illusions visuelles, car, la vue, c’est l’un des sens que l’on tente de rendre prépondérant, alors même que l’on est aujourd’hui bercé dans un monde peuplé d’images manipulées, d’effets spéciaux, de créations purement digitales. 

Au-delà de son aspect pratique de survie, comme tout autre sens, la vue peut nourrir également l’imagination, et elle est un élément inspirant pour notre esprit créatif et critique. Mais elle peut nous emmener loin dans les abîmes des mirages sensoriels, si on s’y fie aveuglément sans dialogue… Alors, quand le sommeil finit par m’enlacer, je me dis, peut-être que si l’on discutait un peu plus avec nos sens, si on se posait près d’eux un moment, tranquillement, quotidiennement, et qu’on négligeait un peu moins leur constante présence… peut-être alors qu’on se laisserait moins berner, et qu’on les comprendrait un peu mieux. On saurait quand le nez essaye de prévenir que le lait a tourné, quand les oreilles, abreuvées des décibels de musique et de movies, en ont eu assez pour la journée, que les doigts fébriles auraient préféré ne pas se brûler, que c’est amer et non acide pour les papilles, et que les yeux, lessivés, aimeraient un peu plus souvent nager vers l’horizon que barboter devant un écran à LED. Peut-être ? Je me suis endormie, et je crois que les sens se sont posés près de moi un moment, tranquillement, me laissant les sentir.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s