Accroupies derrière le muret, elles retenaient leur souffle. C’était un passage délicat. Il y avait de nombreux obstacles à braver pour atteindre la Fosse aux Trésors. Mais elles ne voulaient pas abandonner, c’était ça le jeu, aller jusqu’au bout. Les héroïnes, elles surmontaient les épreuves sans ciller. Et des héroïnes, elles en étaient ! Même du haut de leurs dix ans, à peine, elles n’avaient pas peur. La peur, c’étaient pour les gamines. Bien que leurs jambes flageolantes n’en étaient pas si sûres.

La plus grande des deux, aux cheveux courts et yeux en amande, jeta un coup d’œil par-dessus le muret. Puis, elle chuchota à sa complice, aux gambettes maigres mais agiles, et lui fit signe de longer le mur opposé. Les fines boucles brunes sautillèrent d’approbation. Elles devaient traverser le Passage aux Terribles Bêtes Errantes, sans éveiller leur attention. A un, deux, trois, elles s’élancèrent, furtives à la manière de ces panthères des neiges glissant sur le manteau blanc. En quelques sauts, elles se retrouvèrent de l’autre côté de la rue. A peine avaient-elles repris leur souffle que des aboiements féroces firent vibrer leurs tympans. Après un sursaut, elles filèrent au pas de course, les grognements évaporés en faibles échos.

Elles progressaient silencieusement dans le froid mordant de cette fin d’après-midi. La tête abaissée, les épaules rentrées, elles marchaient à pas prudents, mais prompts. Elles ne pouvaient pas se permettre de s’éterniser, car la nuit tombée, les dangers étaient encore plus imprévisibles. Elles contournaient chaque embûche et déjouaient chaque menace, avec la plus intense concentration. Un jeu, ça devait se prendre au sérieux. Elles s’immobilisèrent une fois de plus, dans l’ombre d’une échoppe fermée. La prochaine étape allait les laisser à découvert pendant de précieuses secondes. Elles devaient traverser un terrain vague, séparant les dernières habitations de leur prochain abri, les premiers arbres des vergers. Le terrain était complètement nu, et les Chasseurs des Toits, alertes, pouvaient leur sauter dessus à tout moment. Il fallait donc jouer avec les ombres, et courir vite en bondissant agilement pour se rendre le plus imprédictible possible. Elles longèrent l’échoppe, puis se lancèrent en louvoyant tels des cerfs-volants pris dans des bourrasques. Elles dérapèrent quand elles crurent entendre des ricochets derrière elles. Les Chasseurs des Toits ! Des cailloux tombaient toujours du ciel avant leur arrivée. Elles détalèrent, la peur les pourchassant. Enfin, les ombres feuillues du verger les engloutirent. Sauvées ! Affalées contre un tronc, elles comprirent finalement que c’étaient leurs battements de cœur qui les avaient poursuivis. Boum baboum boum.

Elles cheminèrent jusqu’à atteindre le creux d’une colline. Là se tenait la Fosse aux Trésors. Une vague de soulagement les submergèrent. Mais l’aventure n’était pas terminée. Car, la descente de la Fosse était connue pour être si escarpée que peu parvenaient au fond en un seul morceau. Il fallait redoubler d’attention. Les deux alliées serrèrent leur courage de leurs poings. Les héroïnes ne cédaient jamais juste avant la fin. La plus jeune se laissa glisser le long d’une corde, tandis que l’autre la fit coulisser, contrôlant la descente de toute sa force. Les boucles brunes disparurent. On entendit un bruit sourd et une exclamation étouffée : elle était bien arrivée au fond. Les minutes passèrent puis la corde tressaillit. C’était le signal. Elle pouvait remonter le Trésor ! Un seau, puis deux, et trois. Enfin, elle tira pour extirper sa jeune partenaire. Elles s’avachirent sur le sol, à la fois satisfaites et ébahies. Elles avaient réussi !

Allongées, elles imaginèrent leur Grand Retour, les mains pleines du Trésor. Elles seraient accueillies comme de vraies héroïnes ! Elles se regardèrent enfin, et leurs sourires s’évanouirent. Elles avaient la gorge sèche, épuisées par leurs péripéties. La plus petite laissa choir sa tête bouclée dans l’un des seaux. Elle avala goulûment quelques gorgées. Lorsqu’elle releva la tignasse, une seule goutte s’échappa de ses lèvres. Elle la rattrapa avec sa langue. Elle passa le seau à sa sœur qui but avec autant d’avidité et de prudence. Elles apprécièrent le goût de cette eau, terreuse mais potable.

L’aînée empoigna deux seaux, et la jeune sœur porta le dernier des deux mains. Elles avancèrent lentement et sûrement. La pénurie d’eau avait durement touché Kaboul ces deux derniers hivers. Les puits de la région étaient presque tous à sec. Il fallait marcher plus loin, plus longtemps, et descendre tout au fond des fosses, pour retirer quelques seaux de ce trésor inestimable, l’eau.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s