Etre une femeu. Etre un boy. Tout ce fouillis genré qui prend la tête à bon nombre, de ma coiffeuse à Simone de Beauvoir en passant par les sociologues, ethnologues et autres expertes en logos, et encore plus de monde depuis, allez, ces cinq dernières décennies avec la tendance d’en parler plus en public. On n’est pas ici pour refaire un cours de SES, bien que ça puisse me manquer de temps à autre, quand je remarque que j’ai perdu depuis pas mal de temps cette belle innocence et cette fébrilité à apprendre quelque chose qui paraît dingue, mais qui est pourtant simple et banal. Donc je ne vais pas m’étaler sur tout ce qui est processus de socialisation, construction des genres, rôles des acteurs de cette socialisation (le grand Trio, je nomme, famille, école, société, ouais ça sonne désagréablement un peu WWII, c’est ça le plus flippant), parce que je ne suis ni prof, ni quelque chose-logos. Parlons plutôt ressentis, expériences, histoire banale des pâtés d’sable aux yeux vissés à un écran, à une époque donnée (commençant au milieu des années 90).

En gros, c’est pas un billet d’opinion, ce sont des réflexions basées sur mes propres ressentis et mes expériences personnelles. Je ne cherche ni à convaincre ni à éduquer, j’écris surtout pour désemplir ma tête.

Etre une girl. Etre un gars. Ca passe par des étapes, des phases, des rituels souvent, on le sait bien. Ca touche à tout, le physique, le psychologique, le langage… Pour tout le monde, les XY et les XX, celles qui se changeront en XY et ceux qui deviendront XX, bref pour tout le monde. Mais ici j’vais causer des phases des femeus, des femmes, des filles, parce que c’est ce que je connais le mieux probablement. Et surtout, j’ai envie de causer de ce changement, à la fois brutal et progressif, qui intervient souvent (pas toujours) entre l’enfance (petite enfance ?) et l’adolescence (pré-adolescence ?) et qui a des impacts sur la vie adulte : la perte de la confiance en soi, la baisse d’estime de soi, l’auto-censure, on peut prendre le tout si on veut, c’est un peu un package commun. On a l’impression que c’est une phase, une période transitoire, peut-être, caractéristique de la vulnérabilité juvénile noyée par le surmoi, qui par ailleurs peut toucher les filles autant que les garçons. Mais pour beaucoup de femmes, cette phase n’en est plus une quand cette perte de confiance finit par diriger et coloniser chaque aspect de leur vie adulte, dans une longue lutte acharnée qui ne semblerait finir qu’avec le trépas de l’un des deux (le plus souvent l’individu, la phase elle-même n’ayant pas de coeur). C’est un combat encore plus douloureux si on peut se souvenir de la sensation de confiance que l’on avait, à l’âge où on pouvait être si fière d’avoir mis son pull à l’endroit.

Il était une petite fille… Qui se sentait comme une queen. La reine de la récré. Et chacune d’elle étant une reine, c’était donc un royaume sans sujets. Pour faire court, ce beau scénario là, je vois ça comme la première phase, celle qui peut aller jusqu’à 4-5 ans voire 7-8 ans pour certaines filles (je m’inclus dedans). Pendant cette phase, la cour de récré, c’est un gros fourbi, c’est de la bouillabaisse de gamins, on se mélange, filles et garçons, on peut jouer au foot, aux cartes, au chat. J’me rappelle, j’ai cette attitude de tomboy, dite masculine, comme pas mal de filles autour de moi (pas toujours pour les mêmes choses ou les mêmes jeux). Je construis des cabanes en bois, je grimpe aux arbres, je fais la course, je crie, je saute, je roule par terre, avec gamines et gamins confondus… Mais aussi, je me défends, je donne mon avis, je m’exprime, si je suis d’accord ou non. Ce que l’on peut dire, c’est que j’interagis comme une gosse sans trop de problèmes et traumas, exubérante, pleine de vie, curieuse, etc. Ca devrait pas être un truc de garçon d’être comme ça. Je me dis, aujourd’hui, que si cette phase a pu durer un peu plus longtemps pour moi, c’est peut-être parce que j’étais majoritairement entourée de garçons, pour deux raisons : mon grand frère et son groupe de copains, et les classes de mon école bien plus peuplées de petits hommes à cette époque (deux-trois filles pour huit-neuf garçons par classe).

Vient ensuite une phase un peu vague, floue, où les premiers effets de la socialisation genrée se font déjà sentir, tout en permettant de découvrir d’autres aspects de la personnalité. Entre 8 et 10 ans (ou 5 et 10 ans pour la grande fourchette), on se dédie progressivement aux groupes de filles. On fait de “l’entre-soi” en quelque sorte, on reste avec le genre déterminé et reconnu, en réaction au genre opposé, surtout dans une école mixte. Je me souviens passer un temps exclusif à jouer avec des peluches ou raconter des “histoires de filles” aux plus jeunes, pour les “socialiser” à leur tour inconsciemment, à coups de princesses, de chansons, de coloriage-maquillage. Alors que l’année d’avant, j’étais encore à courir derrière le ballon sans savoir bien comment taper dedans. Mais je ne veux pas dire du tout que c’est une phase à rejeter ! Elle me permet de découvrir un aspect plus créatif, artistique, empathique, de ma personnalité, dans un contexte plus intimiste. Là aussi, ça ne devrait pas être un truc de fille d’être comme ça. Enfin, bien que les comportements et les jeux aient changé, la confiance est encore bien là, pas de problème pour s’exprimer, réagir, se défendre…

Les gros chamboulements, pour ma part, ils arrivent avec le collège. C’est un gros mélange d’enfants des villes et des villages, donc la socialisation n’en est pas au même stade pour tout le monde. Je suis confrontée brutalement à un monde où les règles genrées, les normes imposées, les standards régularisés, font loi. Les filles doivent se comporter de telle façon, les garçons d’une autre. Et s’éloigner de ces attitudes, de cette hexis corporelle subtilement incorporée et ingérée comme un fait absolu et idéal à atteindre, c’est s’isoler volontairement. Outcast. Et si l’on peut, je pense que l’on essaye généralement de ne pas être totalement la bannie. Par conséquent, on s’impose (et l’on subit, adolescence oblige aussi) des changements physiques, mais également psychologiques, comportementaux, moraux… Look et tenue, épilation, coupe de cheveux, profil bas ou grande gueule, comparaisons ou indépendance, etc. Filles et garçons, tous y passent, avec les nuances “qu’il faut” pour chaque genre.

Je trouve que le lieu de l’école est un terreau fertile pour ces normes, puisque les relations entre pairs sont toujours plus directes et spontanées. Mais la famille y joue aussi son rôle, parfois plus violemment, parfois plus discrètement (des discours moralisateurs plutôt que des actes imposés sur la façon de se comporter, de penser, de réagir, etc.), ainsi que la société avec toutes ces mécanismes d’action qui peuvent s’insinuer facilement dans le quotidien (les canaux de communication et de publicité, presse, TV, les canaux culturels, les mentalités collectives, les mémoires nationales…) Avec les années, j’ai compris que c’est une phase qui est souvent temporaire. Toutes ces normes ne font pas date, elles ne restent pas implantées dans mon habitus à l’âge adulte. Même si certaines traces (celles liées à l’environnement, la classe sociale, notamment) demeurent bien ancrées. Et pour un certain nombre de filles à ce moment-là, ce qui peut finir progressivement par se désagréger dans toute cette gymnastique sociale, c’est la confiance en soi (se sentir capable de), parfois même l’estime de soi (se sentir valable). De tels manques peuvent souvent s’illustrer par une forte auto-censure (sur la parole, les opinions, les choix), celle-ci étant bien plus marquante chez les filles que les garçons : elles ont plus tendance à se refuser l’accès à de telles études ou à de telles positions dans un job, à de tels salaires, à s’exprimer à voix haute et forte sur des sujets d’opinions (politique, société), à élaborer un point de vue librement mais avec certitude, à s’autoriser à mettre en valeur leurs qualités et leurs succès, etc. Alors, ça change, bien entendu, surtout avec les plus jeunes générations, et enfin même pour les plus anciennes, ça ne concerne pas tout le monde, ce manque de confiance, ce n’est pas un monolithe sacré et surtout pas un absolu “féminin”. Mais disons que pas mal de femeus ont été conditionnées comme ça plus jeunes, à se refuser des actes et des moyens d’expressions par manque de confiance. Ce qui ne signifie pas, je le (re)précise, que les hommes ne s’auto-censurent pas (et ils le font sûrement encore bien plus quand ils sont entre pairs du même genre, auto-censure notamment sur la parole, l’empathie, les relations). Mais je pense simplement que les mécanismes d’auto-censure ont plus d’impact sur les vies des femmes, personnelle, professionnelle et intellectuelle.

Cette période pré-ado / ado, je la vois aujourd’hui comme ce qui a été une évolution à la fois brutale (dans le changement) et progressive (dans la durée). Et après mes 15-16 ans, c’est devenu évident : je remets clairement mes capacités en doute, pour tout, les études, les réflexions, les activités physiques ; je ne reconnais plus la légitimité de ma parole et de mes opinions, et parce qu’elles ne sont plus valables, soit je les enfouis dans un silence absolu, soit je les défends avec plus d’agressivité (injustifiée) ; j’adopte des attitudes contradictoires, jonglant entre une personnalité que j’exprimais librement auparavant et une facette de dominée pour respecter les nouvelles règles (une seconde timide, l’autre extravagante) ; je comble le manque de confiance et d’estime avec un fort besoin de contrôler, même des choses qui ne peuvent l’être complètement (les études via les notes par exemple, les paroles, les aptitudes, les relations, le physique avec l’enchaînement des régimes restreints et abusifs par exemple) ; je me maintiens dans un cercle de négativité sur soi en me comparant incessamment et en me dévalorisant, une façon de me laisser choir avant de me pousser à “toujours faire mieux” pour atteindre un idéal qui n’existe pas ; je peux aussi m’empêcher de faire certains choix m’en croyant incapable. Fierté facilement blessée, susceptibilité, agressivité deviennent les terribles mécanismes de défense de cette auto-censure. Toutes les réactions ne sont pas les mêmes, je ne parle ici que d’une expérience personnelle.

Après le maelstrom hormonal et émotionnel de l’adolescence, nous cheminons gaiement vers l’âge adulte, du point de vue étudiant et jeune travailleur. Et j’ai remarqué que pour pas mal de monde, et donc pas mal de femmes, le manque de confiance ne se résout pas à la vue des bancs de la fac et des signatures de contrat. Bien accroché grâce à ses petits crocs affamés de négativité, voire même démultiplié par ses visions de grandeur de mégalomane, ce déficit de confiance et/ou d’estime peut poser des problèmes significatifs pour la poursuite des études et sur le plan professionnel (mauvaise gestion du stress, faiblesse devant les exercices d’expression critiques, à l’écrit et à l’oral, auto-censure pour des envies de professions et mêmes de hobbies, incapacité à faire les choix selon une rationalité portée vers ses propres besoins et envies, incapacité à se mettre en valeur, défendre ses positions, ses acquis, etc.). En gros, le fait de devenir adulte, d’accumuler les responsabilités et les expériences, ne rend pas (toujours) les femmes plus confiantes. Donc, même dans le monde des études et du travail, j’ai laissé passé quelques opportunités, je me suis enfermée dans le silence me croyant illégitime à partager des opinions ou alors j’ai très mal défendu mes avis personnels parce que trop fébrile et agressive. Bref, je me mettais moi-même en retrait. Self-outcast.

Et ça, c’est une lutte de toute une vie, une lutte pour ne pas se laisser submerger par son manque d’estime ou de confiance, pour se questionner, s’adapter et s’encourager aussi, se sentir suffisamment légitime, ne pas se comparer… Je suis toujours dans cette lutte. Mais depuis quelques temps j’ai déniché plusieurs soutiens. Par des rencontres, des personnes, d’autres expériences, qui ont pu être tout aussi affectées par ce “manque” ou bien plus indépendantes et fortes, tout ça a pu nourrir ma confiance et favorisé une plus grande ouverture d’esprit. Je cherche à répondre à ces besoins de comparaison, de dévalorisation, de négativité, plutôt que de me laisser dominer par ces sentiments malsains. Je comprends que chacune a ses problèmes, ses faiblesses, ses doutes, et que l’on essaye toutes de s’en sortir par quelque moyens, en ne trouvant pas toujours les plus adaptés du premier coup. Alors, on se fait mal, on se juge souvent, on fait mal à d’autres en les jugeant également. Et puis, on comprend que c’était une erreur, on rectifie, on se reprend en se disant que l’on n’est pas seulement des victimes, on ne se définit pas par ça, on peut aussi se bouger, s’encourager pour aller au-delà des mécanismes de socialisation genrée qu’on a ingéré, au-delà de nos peurs, de nos préjugés, de nos idées préconçues. On se rend compte, bien sûr, que ça ne se fera pas à la simple prise de conscience, en un jour, à la Hollywood où le soleil se couchera avec tous nos troubles d’antan. Ca se fera chaque jour, au fil des années, des décennies, si on est suffisamment chanceuse jusqu’à finir l’existence avec un dentier. On va reculer, puis avancer de nouveau dans cette quête d’une nouvelle estime, d’une confiance rebâtie.

On ne va pas récupérer notre assurance et notre franchise d’enfant, et d’ailleurs, c’est bien mieux comme ça, parce que cette hardiesse gamine peut s’accompagner souvent d’une belle coupe d’égocentrisme et d’insensibilité spontanée au sort d’autrui. Mais on va en retirer le souffle, l’énergie, la fraîcheur, de cette période gamine, pour se dessiner de bons aplombs, une bravoure un peu fragile mais certaine, et une volonté tournée vers l’espérance.

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