Il est tôt. Mais le soleil bien matinal a déjà chauffé le monde. Tout est clair, éblouissant, les yeux fatigués lorgnent vers le sol, vers le bitume brûlant qui scintille, paré de ces milliers de diamants de lumière. Les roues les dissimulent, juste une fraction de temps, les gemmes miroitent de nouveau. Les premières gouttes de sueur s’écoulent, dans le dos, sous les bras, sur la poitrine, à la manière de ces jeunes tortues qui cherchent à rejoindre l’océan. Et puis, l’air se rafraîchit, le vent fait claquer les cheveux, avec la vitesse de l’auto les courants se délassent et s’attiédissent. Les routes peu encombrées deviennent des couloirs à bourrasques. Le monde autour défile mes pensées et les dépose dans la ville sur ce qui s’y passe, je me sens comme Ariane, à tendre des bouts de ficelle sans savoir si un retour, un échange, à cet effort, est possible et voulu.

Et voilà le portail aux promesses, celui du jardin aux ombres bienvenues et aux parfums rafraîchis. Je sors l’appareil et m’accroche à son petit corps noir de plastique. C’est une bouée flottant à contre-jour dans l’horizon vert. Les premiers pas, hésitants. Le souffle, retenu. Il faut toujours se décider quel chemin prendre. Sur une impulsion, les pas suivent l’allée des gros pavés arrondis. Ils en rencontrent d’autres, rapidement, c’est toute une foule de pas qui s’accompagnent, se dépassent, se croisent, s’arrêtent, et reprennent la course. Tout le monde est de sortie, ça fait longtemps, on profite des ballades, de l’air, des paysages, tant qu’on a encore le temps de se laisser aller pendant ces quelques heures accordées.

Clic. On se croise au son électronique du déclencheur. Des visages masqués, noirs, blancs, jaunes, gris, bleus, roses, parfois à valves, en tissu lavable ou jetable, qui apparaissent et disparaissent comme les mobiles d’un manège linéaire. Je me perds dans les espaces d’herbe, et je surprends les coins tranquilles. Je tourne autour d’un homme, yeux clos, en tailleur, mains posées sur les genoux, paumes ouvertes. Le yoga n’a pas disparu et il se fait encore le plus souvent seule, posée, reposée, près d’un arbre attentif. Clic. L’homme n’a pas ouvert les yeux. Je longe le chemin, louvoyant entre les buissons, et la clairière s’ouvre devant moi. L’herbe fourmille de vies, en solo, en groupe, en famille, pour s’allonger, s’étirer, rebondir. Les gymnastes se donnent plus de place, elles s’étirent éparpillées en larges cercles aérés ; les athlètes, plus rapprochées, s’essoufflent sous les masques qui se gonflent puis flanchent tels des ventres bedonnants, en pleine expiration, inspiration ; les familles se détendent sur l’herbe ou sur un banc et laissent les plus jeunes se disperser entre les buissons en un essaim bourdonnant en quête de trésors.

Quand je m’écarte des marées vertes pour m’échouer sur les longs quais de bitume, de béton ou de pierres, je me retrouve prise dans les longues files haletantes des fans de course. J’ai l’impression souvent d’être à contre-courant, comme ces saumons là qui bravent les rivières pour rejoindre leur lieu de naissance. Ou si je ne suis pas à contre-courant, je suis à la traîne, petit escargot salivant de son mieux sur l’asphalte pour avancer. Je transpire un max, d’ailleurs. Bien plus que toutes ces sportives, alors que je marche simplement et que je lève seulement parfois les bras pour déclencher. Il y a du monde qui court, et tout ce monde est masqué. Mais quelque chose déteint. Je m’interroge, étonnée. Et alors je les vois. Toutes ces coureuses, elles sont masquées sous le menton. C’est drôle, quand même, ces becs de canards ou ces couleurs bariolées qui se la jouent barbe amovible. Je me dis aussi que tous ces masques sont bien inutiles alors, s’ils ne protègent ni la bouche, ni le nez. J’ai l’impression que pour beaucoup, c’est très gênant, c’est sûrement difficile de respirer là-dessous, peut-être que ça les essouffle encore plus quitte à accélérer un peu trop le rythme des pulsations. J’entends leurs coeurs battre dans les cliquetis de mon appareil. Et soudain, tout cela me fatigue énormément sans que je ne sache pourquoi. Tant de battements tout autour. Je crois que j’ai un peu soif et faim. On me demande de supprimer la dernière photo, je m’éxécute, et là je remarque autre chose. Un détail, deux détails, si petits. Si faciles à négliger. Et pourtant… La déception m’envahit. Je n’éprouve rien d’autre je crois, je laisse échapper un rire comme un grognement porcin. To snort, qu’on dit en anglais. Ce son, le son de ce mot, rend justice à sa signification elle-même, je trouve. Ca porte un nom, cette correspondance d’ailleurs, ça s’appelle du symbolisme phonétique. C’est quand les sons qui forment un mot collent, en quelque sorte, font penser à ce que le mot veut dire. Snort, quand on le dit, c’est comme si on le faisait.

Je marche plus vite, je finis par sortir du parc, du jardin, du Lodhi Garden. Il fait plus chaud encore. Sur la peau, j’ai cette fine couche de sueur qui ne veut plus partir. Pourtant il y a moins de lumière, le soleil est planqué derrière des nuages, au moins il écorche moins l’être, la chair, les yeux, la tête. Mais le corps tout entier semble être en pleine ébullition. Je rentre à pied, une langueur m’envahit, je suis lassée des interactions, donc je choisis la marche. En même temps, je me punis un peu, pour ce qui est arrivé. Je ne suis pas en colère, je ne suis plus décue, je suis seulement exténuée. 

Mes pieds raclent le trottoir. Il y a des bougainvilliers qui recouvrent le sol défoncé de leurs pétales roses. Frêles corolles écrasées, ce sont mes sentiments à ce moment, ces bougainvilliers. Voilà, ce matin je suis sortie prendre des photos, et dans le parc, j’ai découvert des heures plus tard que j’avais oublié de remettre les cartes mémoires dans l’appareil.

(10 juin 2020)

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