Je sais pas quoi écrire. Je sais pas, mais je le fais. Parce que je sens qu’il faut le faire, quand ça dérange, quand on est dans le doute, dans la peur, dans l’incompréhension, alors je me questionne. Tout ce que l’on préfère enfouir depuis des siècles, ou laisser passer, tout ce qui revient sous les spotlights quand il y a du sang qui a coulé… c’est une lutte, une lutte de questions sans réponses, parce que la peur et la violence, ça fait taire souvent. Voire même ça inhibe les émotions. Jusqu’au point où ça ne fait rien de voir que des personnes sont violentées, dénigrées, massacrées pour leurs couleurs, parce qu’elles sont racisées, on ne ressent rien. Et c’est un problème, un problème grave, de racisme.

Pourquoi quand je lis un texte, un article, un roman, comme The Bell Jar de Sylvia Plath, que j’ai bien aimé pour différentes raisons, et qu’il y a des éléments, des expressions, des descriptions racistes, je me sens mal à l’aise ? Mais je ne cherche pas forcément plus loin ? C’est seulement plus tard, quand j’ai fini, quand je me pose, que je reprends le texte pour relire ces crachats là que j’ai mis de côté mais qui me sautent aux yeux maintenant, que je me dis : ‘c’est pas normal ça, il s’est passé quoi dans ces lignes, c’est indigne, ça devrait pas me passer dessus comme ça.’ Il y a un contexte, c’était un texte écrit il y a plusieurs décennies, le racisme y étant plus banalisé, mais ça n’excuse rien. Ça n’excuse pas le racisme. On peut aimer un texte, dans ce cas avec Sylvia Plath, pour sa poésie, sa véracité, sa brutalité authentique sur la dépression et les mentalités suicidaires. Mais on peut aussi reconnaître, critiquer, dénoncer le racisme latent qui y existe et se répand dans l’esprit du texte. Que ce soit d’aujourd’hui ou d’hier. Le contexte et l’époque n’excusent pas, n’excusent rien. Les générations d’après ont toujours eu à analyser et à remettre en question celles d’avant. C’est ce qu’on fait. Et il y aura des générations suivantes pour analyser, remettre en question, critiquer ce que l’on aura fait et dit, aussi. C’est un de nos rôles, de leurs rôles. Elles diront qu’on n’a pas fait assez. Et c’est vrai, on n’a fait que dalle pour que ça change. Le racisme est toujours prégnant aujourd’hui, toujours aussi banalisé ou revendiqué. Il est juste plus visible. On le filme. Mais sinon, il est toujours là, et on n’a rien fait. On a tourné les pages quand ça nous dérangeait. Point. On a tourné les pages parce que ça nous mettait mal à l’aise : quoi faire, est-on légitime, que dire, ce sont juste de mauvais actes commis par des gens violents, ça ne nous regarde pas directement ?

Pourquoi quand je fais face à des situations racistes, je sais pas quoi faire, je me sens mal à l’aise pour donner un avis, pour élever la voix, pour dénoncer ou défendre ? Pourquoi je me pense illégitime ou ignorante ou pas à la bonne place ? J’ai pas d’expérience directe à partager, c’est vrai, mais j’ai des opinions à émettre. Je veux dire, j’ai pas plus d’expertise dans le débat des armes à feu que le racisme probablement, mais j’arrive à expliquer que non je ne supporte pas les armes à feu, peu importe le contexte, je ne soutiens pas le pouvoir individuel que l’on se donne si facilement à tuer. Bon, pareil, j’ai pas énormément de connaissances techniques sur la pollution des mers et océans, et pourtant j’arrive à m’indigner quand je vois le nouveau continent aux plastiques, j’arrive à initier des actions, à prendre quelques décisions, comme me balader toujours avec un sac en coton ou tissu extra, éviter les pailles, ou j’en sais rien. Bref, j’arrive à faire des choses, même si c’est dérisoire. Alors pourquoi, face au racisme que je connais peu en expérience de première main, je me justifie sur ce manque d’expertise pour ne rien faire ? C’est idiot, malhonnête, indigne, ça devrait pas m’empêcher d’en parler, de donner mon avis, de réagir avec des mots et des actions, et défendre des personnes, des humains. Point.

Pourquoi quand je sais, je reconnais, qu’il y a pas mal de monde qui se sent toujours beaucoup plus émue par des souffrances animales que par les meurtres de personnes racisées, encore plus de Noires, je me pose pas plus de questions ? Je me demande pas à chaque fois, pourquoi ne pas être émue de manière égale ? Pour toute vie ? C’est complètement fou, dingue, taré, atroce de voir que ça compte si peu, là au plus profond des tripes, des émotions, qu’une humaine, juste parce qu’elle est noire, si elle souffre ça ne touche pas tant de monde que ça ou vraiment très peu. Je me demande pourquoi, et surtout je me dis : ‘il faut que ça s’arrête, de penser comme ça, c’est grave, c’est meurtrier, ça détruit de penser avec tant d’indifférence, d’ignorance, de déni à la vie humaine, parce qu’elle est différente, ça détruit des vies qui sont toujours les mêmes, des vies racisées par leurs couleurs… Voilà, l’une des facettes de ce problème, c’est ça, c’est cette indifférence, c’est cette ignorance, c’est ce déni quand il s’agit de ces vies là, ces vies pas Blanches. 

Pourquoi aussi, quand ces vies là, elles demandent juste de ne pas être assassinées, il y a tant de rejet ? C’est quoi ce rejet ? De la jalousie, de la frustration, de l’incompréhension, de la demande d’attention ? Pourquoi on dénigre celles qui crient simplement à l’aide ? Qui demandent qu’on ne les assassine plus, comme ça, sur un trottoir ou dans un commissariat parce qu’elles ont pas la pigmentation voulue ? Des personnes meurent. Des personnes crèvent. Et aujourd’hui, après tant de temps en silence, certaines réagissent, interpellent, fulminent et provoquent. Et c’est normal de s’exprimer comme ça après tant de temps. Mais en réponse on crie au mensonge. On se remet sur le devant de la scène “eh mais nous aussi on souffre”. On se compare, sur cette échelle de la souffrance inventée, inventable et relative. On juge aussi, ‘fallait pas réagir comme ça, violence n’amène que violence’, c’est un peu l’équivalent du jugement sur la fille qui porte des mini-jupes et qui cherche à se faire violer. Pourquoi ? Ces vies là, elles hurlent au meurtre, elles appellent à l’aide, notre aide, elles implorent de cesser d’être indifférents. Pourquoi les faire taire ou les amenuiser ? De laisser parler quelqu’un, de l’écouter, de soutenir ses propos, les défendre quand ils sont dénigrés, ça ne me diminue pas. Ca ne m’enlève rien. Ca ne remet pas en question mes souffrances. Simplement, elles ne sont pas le sujet, là, à ce moment. Mes souffrances existent, elles ne sont juste pas centrales à ce sujet, elles n’ont pas lieu d’apparaître. Voilà, elles ne sont pas au centre du monde, elles peuvent parfois être mises à l’écart. Comme individu, on se sent le centre d’un monde (le nôtre), mais il faut comprendre que du point de vue des autres (et de leurs mondes), on n’en est pas le centre. Le sujet dont on parle là, c’est le racisme, ce qui nécessite avant tout ma compréhension, mes questions, mon soutien contre cette violence systémique, c’est reconnaître et lutter contre ce racisme systémique qui touche toujours les mêmes, un système qui domine les non-Blanches. Et si je ne fais pas d’efforts, des efforts anti-racistes, pour lutter contre ce système, ça va être difficile de changer les mentalités, nos mentalités, nos réactions, nos sentiments, nos préconceptions sur les races, les conditions de vie et traitement des racisées, le fonctionnement raciste et déshumanisant des sociétés.

Pourquoi j’ai jamais eu besoin de penser au fait que je suis Blanche ? La plupart du temps, dans mon pays, et ses voisins, et nombre d’entre eux, ma couleur n’est que transparente. Je n’y pense pas, j’ai pas besoin d’y penser, j’ai pas besoin qu’on me la rappelle, qu’on me la souligne, qu’on me la montre du doigt. Je regarde des films, je lis des livres, je survole des pubs, je pense pas à ma couleur de Blanche. Et quand je dénote quelque part, par ma couleur, quand je suis ailleurs, comme ici en Inde, ma couleur elle me sert plus qu’elle me dessert, elle est souvent un avantage, et elle est rarement, nan jamais même ici, une souffrance. Je ne suis pas battue pour ma couleur, je ne suis pas banalement insultée pour ma couleur, je ne suis pas dénigrée pour ma couleur, humiliée, rendue inférieure, discriminée de manière systémique, accusée, animalisée, déshumanisée. Déshumanisée, jamais. Ici, le cliché qu’on m’attribue le plus souvent, c’est celui de touriste qu’on peut facilement arnaquer. On en veut à mon porte-monnaie avant tout, pas à ma peau. Et on essaie plus de m’arnaquer dans les discours que dans les actes violents en plus. C’est pas du racisme, ce sont des préjugés de l’étranger toujours riche, du touriste exploitant. Nan, ici ma couleur elle fascine même. C’est de l’attrait cliché pour “l’exotisme”. Voire même c’est un effet post-colonial, ouais, parce que la couleur blanche c’est encore vue comme un truc fancy, supérieure, idéale… Ca fait penser à un truc, non ? Ma couleur ici elle fascine. Bien sûr je peux dire que ça peut devenir un désavantage, une épreuve, elle fait que je suis hantée par les demandes de selfies parce qu’on découvre pour la première fois la blancheur, par les gestes déplacés et les regards admiratifs, envieux même, qui peuvent être salaces, malsains, bourrés du cliché de fille facile. C’est pas évident, c’est pas toujours safe pour moi, mais je n’en souffre pas dans ma chair ou dans ma représentation mentale de moi-même, c’est pas du racisme. Parce que je ne suis pas tuée pour ma couleur. Ici, je pourrai être tuée parce que je suis une femme. La négativité que j’ai pu vivre ici était liée à mon genre avant de se lier à ma couleur. C’est vrai, c’est pas du racisme, c’est un autre truc en -isme. C’est un autre débat que je développerai peut-être plus tard, mais pas ici. Non, je ne souffre pas, je ne suis pas dans la douleur, de par ma simple couleur. 

C’est une lutte de questions, et j’ai pas toutes les réponses. Mais j’en ai trouvé quelques unes, pour moi, et puis du coup un peu pour les autres. En réponse, je veux réagir. Par empathie et par humanité… et surtout par des discours, des actions, des remises en question anti-racistes, parce que ce n’est pas normal de tuer une personne pour sa couleur. Je ne banalise plus. Je ne reste plus “pas raciste”, je chercher à réagir comme anti-raciste. Non, ce n’est pas “encore une Noire tuée lors d’un contrôle, dommage, atroce”, c’est “on va arrêter ça, il faut être plus que simplement indignée, il faut en parler, réagir, soutenir”. Je m’informe plus, je vais au-delà de mon auto-censure ‘de toute façon, je suis pas à la bonne place pour en parler, je n’vis pas les violences racistes, je saurai pas m’exprimer là-dessus ou les critiquer”. Je lis, j’écoute, j’observe, j’essaye de comprendre en quoi le racisme systémique fonctionne toujours parce que les Blanches y jouent aussi un rôle conscient ou inconscient contre les personnes racisées. Ce n’est pas donner des leçons que d’accepter ce fait, et de chercher à le comprendre, de reconnaître que pour mettre fin aux mentalités, à nos mentalités racistes, tout le monde doit s’y mettre. C’est pas couper des têtes, chasser les bourreaux, faire des listes, nan c’est récupérer la part d’humanité qu’on a laissé à l’abandon, qu’on a laissé crever avec les fouets, les tortures, les envies de surproduction et de surconsommation, les besoins de dominer pour se sentir plus fortes… C’est juste revoir toutes les Histoires, même ces pans dégueus qu’on aimerait effacer, parce que justement l’humanité est grise, entre bonté et cruauté, et que le reconnaître c’est aussi apprendre des atrocités passées et ne plus les répéter. On n’a pas eu que des victoires et de belles intentions. Et quand on accepte de reconnaître les mauvaises, on récupère justement cette part d’humanité abandonnée.

J’écoute, j’observe, je soutiens comme je peux les militantes et activistes, leurs discours, leurs voix, je comprends l’importance des luttes et des actions anti-racistes, celles menées par les plus jeunes générations qui font ce que les aînées n’ont pas encore fait, qui n’acceptent pas de vivre dans une société laissant passer les inégalités systémiques, dénigrant et désavantageant les populations racisées, les rendant vulnérables. Des mouvements aux slogans mondiaux des Black Lives Matter, aux mouvements en comités comme La Vérité pour Adama ou encore Vérité et Justice pour Gaye parmi bien d’autres, puis jusqu’aux paroles individuelles qui deviennent symboles et représentations d’une lutte racisée, de classe, de dominé-dominant comme celles de Nya Collins, Jade Fuller, Kennedy Green, Zee Thomas, and Emma Rose Smith, appellent à protester, se manifester, se faire entendre, pour que cessent les violences, et que leurs proches et l’ensemble des personnes racisées, ne craignent plus pour leur vie ainsi.

Surtout je retiens maintenant, quand je me sens encore illégitime de parler d’anti-racisme, je me pose une seconde et je me souviens : il y a des personnes qui meurent. Pour leurs couleurs. C’est ça que je retiens, ce contre quoi je veux me battre et résister, c’est ça. Il y a des personnes qui crèvent, pour leurs couleurs. Il y a des Noires, des Asiatiques, des Latino-américaines, des Arabes, des Amérindiennes, des Indiennes… Des non Blanches. Il y a des Noires. On sait qui elles sont. On sait qu’elles meurent. Parce qu’elles sont racisées. On le sait. Maintenant, on le reconnaît, on le rend visible, on l’écoute, on l’exprime, on lutte pour ne plus que ça arrive.

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