Elle ne savait plus vraiment pourquoi elle était venue. Pour aider ? Pour soigner ? Parce que c’était son travail ? Non, pas seulement, c’était aussi par espoir. Elle refusait de croire que tout devait se terminer, comme ça, dans les limbes sombres d’un brouillard suffocant. Elle s’interdisait de s’imaginer sur un simple radeau, à errer vainement en quête de terre quand toute terre n’existait déjà plus. Ça avait été à la fois si brutal, dans les effets, et si subtil, dans la durée. Le monde s’était nappé doucement d’un voile opaque toxique qui submergea les vivants et les emporta par vagues dans un dernier râle.

Elle savait pourtant que cet îlot de nature n’était plus qu’une rare exception. Devant elle, le paysage semblait briller d’une aura nébuleuse, comme extraite d’un songe. Mais le ciel était encore d’un bleu intense, lavé, pur, sans trace de brume aucune. Depuis les hauteurs, la lumière du jour s’éparpillait en poussière sur le sol. Elle s’agrippait au rebord de la fenêtre avant de plonger vers l’herbe vêtue de rosée. Tout cet étang vert scintillait généreusement de ces myriades de grains de lumière matinaux jusqu’à s’évanouir sur les bords d’un chemin terreux. Et ce chemin descendait lentement vers la vallée, s’abritant sous la canopée des bois, serpentant sur les flancs des montagnes, s’assombrissant dans les gorges rocailleuses avant de disparaître abruptement au creux du dernier vallon visible à l’œil nu. 

  • On se demande si c’est réel, n’est-ce pas ?

Phil l’observait depuis l’unique fauteuil de la pièce, ses yeux la fixant sans cligner par-dessus l’inhalateur qui recouvrait le reste de son visage. Il hocha de la tête vers la fenêtre pour éclairer ses propos. Elle retourna près de lui et vérifia que l’inhalateur était vide. Sa voix étouffée par la coupe de plastique s’éleva de nouveau.

  • Cette nonchalance que l’on avait à se promener dehors, à pique-niquer dans un parc, fumer dans la rue, rire sur le pas de la porte ou pleurer la fenêtre ouverte. Là, à respirer tout cet air que l’on savait pollué. Et sans rien, juste notre déni comme couvre-chef. Ah c’était presque beau, cette insouciance…

Il ferma les yeux, perdu dans ses souvenirs. Délicatement, elle lui retira l’inhalateur. Sa voix s’échappa alors, délivrée, mais ralentie par sa respiration sifflante qui heurtait les oreilles.

  • Et nous voilà aujourd’hui à tousser nos poumons noirs, à cracher les lambeaux de nos bronches, sous ces nuages de pollution qui nous tombent dessus comme les larmes évaporées du ciel.

Quand il se tut, son corps frêle donnait l’impression d’être encore plus ramassé, écrasé par le poids de sa nostalgie. Elle voulut le rassurer, mais son regard la déséquilibra. Phil la transperçait de ses pupilles tremblantes qui vibraient d’une intensité mystérieuse. Il semblait à la fois effrayé et impatient, s’accrochant à elle comme à un fil d’Ariane.

  • Mila, je vous aime bien. Je crois vraiment en vous pour trouver des solutions, lui souffla-t-il.

Terrifiée par ses paroles et son regard, elle ne pouvait pas répondre. Elle se sentait submergée par son espérance, suffoquant sous le poids d’une responsabilité trop lourde. Elle ramassa tous les équipements et s’échappa de la chambre pour se délivrer de ses attentes. Elle se réfugia au bout d’un couloir, se donnant le temps d’arranger son chariot et de se recomposer. Elle examina son reflet dans la vitre d’une fenêtre. Ses boucles brunes fatiguées, les poches sous ses yeux, sa peau sombre ayant perdu de son éclat, lui donnaient un air plus las qu’elle ne l’était vraiment. Elle était arrivée ici portée par l’espoir. Phil, tout comme le reste des patients, avait aussi besoin d’espoir. Ça n’avait pas d’importance qui pouvait en être le symbole. Elle était venue pour aider, soulager, soigner les malades. Elle voulait faire de son mieux avec les moyens disponibles. C’était ce qu’elle s’était dit en joignant l’équipe de ce sanatorium, à peine un an plus tôt.

Après s’être calmée, Mila descendit au rez-de-chaussée pour ramener les équipements dans les quartiers de l’équipe médicale. Alors qu’elle s’apprêtait à sortir de l’ascenseur, elle surprit une patiente qui attendait pour y entrer. Celle-ci sursauta et lâcha un dossier noir qui s’éparpilla à ses pieds. Terriblement gênée, Mila s’excusa avant de s’abaisser pour ramasser les papiers. En survolant une feuille, elle remarqua un nom qui lui était familier. Elle en parcourut quelques autres : ça ressemblait à un dossier médical au nom d’Elise, une autre infirmière de son équipe envoyée ici en même temps qu’elle.

Soudain, les papiers lui furent arrachés des mains. La patiente, qu’elle reconnut comme étant celle qui privilégiait le coin de la bibliothèque dans la salle de repos, venait de récupérer l’ensemble des papiers et les avait vivement rassemblés dans le dossier noir. Mila allait la questionner quand une voix s’éleva non loin d’elle.

  • Mila, je te cherchais ! Réunion urgente de l’équipe immédiatement !

C’était Soan, le docteur principal. Son habituelle jovialité avait laissé place à une nervosité qu’elle ne lui connaissait pas. Elle se releva et dégagea son chariot de l’ascenseur avant que Soan ne la rejoignît. Il ajouta d’une voix basse :

  • C’est Elise. Je l’ai trouvé ce matin en pleine quinte de toux. Elle m’a dit qu’elle souffrait de maux de gorge et de douleurs à la poitrine depuis plusieurs semaines.

Le nom d’Elise lui fit l’effet d’un choc électrique. Mila se retourna pour interroger la patiente. Mais elle avait disparu, emportant le dossier.

Mila s’était perdue dans le ciel. Il avait changé de couleur peu à peu. Il paraissait délavé, sans couleur, d’un bleu fade trop souvent passé à la machine. L’horizon se distinguait peu, dissimulé derrière un voile vaporeux et une lumière faiblarde. Cette vision faisait écho à ses souvenirs. Un ciel invisible, une terre de brouillard et des silhouettes masquées… Le monde luttait pour respirer, et bientôt cet îlot protégé ne serait plus qu’un vestige de la vie que l’humanité aurait échoué à préserver, si aucune recherche, aucun traitement, aucune solution ne pouvait aboutir. La planète elle-même était en convalescence, mais son rétablissement allait s’étaler sur plusieurs générations. L’humanité, elle, n’avait d’autre choix que de s’adapter ou de périr.

Assise dans la salle de repos chauffée par les quelques rayons de soleil perçant le ciel jusqu’à atteindre les grandes baies vitrées, Mila parcourait les plannings des activités et des séances de cure dédiées à chaque patient du sanatorium : les sorties en plein-air encadrées, les séances d’inhalations, de physiothérapie avec les exercices de respiration et les bains à vapeur, les traitements aux bronchodilateurs…Tout cela paraissait bien dérisoire face aux nombres grandissants de décès prématurés et de nouvelles maladies pulmonaires, d’asthme et de cancers de poumons provoqués par la pollution de masse. On essayait d’adapter les traitements existants, mais de nombreux cas s’avéraient insolvables. Dans de nombreux endroits du monde, il était quasiment impossible de vivre sans masque recouvrant le visage, au risque de développer peu à peu une toux chronique, des yeux irrités, un nez saturé, un état précédant invariablement une lente et douloureuse dégradation des voies respiratoires. Les cas avaient été invisibilisés pendant des décennies, même après la vague de prise de conscience aux conséquences de la pollution sur la santé de l’humanité au cours des années 2010.

Finalement, vingt ans plus tard, face à la croissance exponentielle des maladies respiratoires et de leur gravité, les gouvernants avaient été poussés à réagir. La plupart avaient alors décidé de réouvrir ou construire des sanatoriums avec l’attention de soigner les malades les plus préoccupants, et qu’ils étaient possible de guérir, le plus loin possible de cette pollution stagnante, dans les montagnes les plus isolées. Et c’était dans l’un de ces sanatoriums réhabilités, niché au creux des Pyrénées sauvages, que Mila travaillait désormais. Elle se rappelait le jour où elle avait décidé de partir, un peu par hasard. Une campagne de recrutement s’était installée près de l’hôpital dans lequel elle travaillait dans le nord du pays. Chaque membre du personnel médical devait d’abord passer un bilan de santé puis un entretien individuel. Mila avait tenté l’expérience avant tout par curiosité, sans autre conviction. Elle se souvenait surtout de l’enthousiasme de l’équipe de recrutement qui avait cherché à la persuader à s’engager pendant l’entretien. Et c’était réussi, elle s’était bercée d’espoir et de détermination. Mais ce qu’elle avait perçu comme de l’enthousiasme lui apparaissait plus dorénavant comme une obscure insistance.

Elle était plongée dans ses réflexions, le regard vers le ciel, quand Soan la rejoignit sur le sofa. Il lui sourit tout en lui prenant doucement les plannings des mains. Elle savait qu’il l’avait observée de loin contempler l’azur avant de s’approcher. 

  • C’est bientôt à ton tour de passer au scanner.

Un nouveau bilan de santé pour tout le personnel médical. C’était ce qui avait été décidé lors de la réunion, à la demande de la direction mise au courant de l’état de santé d’Elise. Le but était, avec cette mesure de prévention, de repérer les personnes les plus vulnérables et susceptibles de présenter des symptômes de problèmes respiratoires, pour ensuite adapter le travail et prescrire des traitements. Soan avait ajouté qu’un nouveau docteur avait été dépêché pour prendre soin de l’équipe.

Alors que Mila venait d’entrer dans la salle de pause du personnel, quelqu’un sortit du couloir menant vers les salles de radiographie et de test d’efforts. C’était Phil. Elle ne comprenait pas. Il devait passer l’après-midi dans les bains à vapeur et puis se reposer dans le salon aux baies vitrées. Il s’immobilisa en l’apercevant.

  • Vous avez vu, Mila, le ciel a changé de couleur, avança-t-il de sa voix sifflante, avec un sourire embarrassé.

Sur ces mots obscurs, il quitta la pièce hâtivement, laissant Mila avec une confusion et une méfiance naissant au creux du ventre. Que venait-il faire ici ? Quelqu’un avait déjà dû le surprendre, parmi tout le personnel médical présent, entre ceux passant le bilan et ceux l’organisant. Pourquoi pouvait-il circuler librement ? Elle aurait dû le rattraper, mais elle voulait comprendre avant tout. Elle essayait de tout reconstruire, depuis le dossier d’Elise dans les mains d’une patiente jusqu’à cette rencontre inattendue dans le quartier médical. Ça n’avait aucun sens, cette nouvelle façon dont se comportaient les patients. Elle allait en discuter avec Soan, ou peut-être avec ce docteur tant attendu.

Le lendemain, le nouveau docteur arriva à l’aube. C’était une femme, dans la cinquantaine, aux cheveux châtains et à la voix grave. Elle portait un masque intégral qu’elle n’enleva qu’une fois entrée à l’intérieur du sanatorium. Elle ajusta alors sur son nez un masque en tissu avant que Soan ne vînt la saluer. Ils disparurent toute la matinée dans les quartiers de l’équipe médicale. Mila et le reste des soignants continuèrent à s’occuper des patients comme à leur habitude. La plupart étaient déjà réveillés voire levés, et vibraient d’une excitation fébrile inexplicable. Ils accueillaient Mila avec de grands sourires, des exclamations ravies, des mots chaleureux, et parfois reconnaissants. Que se passait-il ? Que s’imaginait-elle ? Elle était plongée dans le doute, craignant de se laisser aller à des illusions et de s’inventer des histoires là où il n’y avait que de la politesse ou de la gratitude. Elle dormait mal depuis quelques nuits, elle se sentait lasse et engourdie par ses sens.

Quand elle descendit au rez-de-chaussée pour la réunion du jour, elle s’aperçut qu’elle était la dernière arrivée. Les soignants et les docteurs patientaient dans le couloir qui menait au bureau de l’équipe. Pour les rejoindre, elle devait passer devant l’entrée de la salle de repos aux baies vitrées où quelques patients s’y détendaient. A ce moment, Phil qui sortait de la salle la surprit. Discrètement, il joignit ses deux mains dans les siennes, les pressant avec douceur, et il murmura avec chaleur :

  • Bravo Mila, nos efforts ne seront pas vains grâce à vous. Merci pour tout !

Il s’esquiva silencieusement. Personne n’autre ne paraissait avoir remarqué son attitude. Confuse et encore plus effrayée par son état mental, Mila s’approcha du groupe d’une démarche mécanique et désorientée. Un infirmier lui demanda si elle se sentait bien, et elle s’entendit répondre brièvement qu’elle avait peu dormi. Le groupe convergea vers le bureau et s’y installa. Mila prêta peu d’attention au début de la conversation jusqu’à ce que vint le tour de discuter de l’équipe. L’état de santé de l’infirmière, Elise, s’était stabilisé. On avait adapté un traitement aux bronchodilateurs pour elle. Dorénavant, il était impératif de prévenir d’autres cas vulnérables dans l’équipe. Et le nouveau docteur en chef, Louise, comme Mila avait pu l’entendre plusieurs fois dans la conversation, avait examiné les bilans de santé. Elle souhaitait discuter avec chacun d’entre eux pour déterminer qui pouvait avoir besoin d’un possible traitement. Elle souhaitait en voir la moitié ce jour-là, et l’autre le lendemain. Mila faisant partie du deuxième groupe, elle pouvait reprendre ses activités de l’après-midi.

Alors qu’elle s’apprêtait à sortir de la pièce, Louise l’arrêta un moment et lui annonça à voix basse :

  • Vos résultats sont brillants. Demain, j’aimerais que vous et moi discutions calmement de tout ça et de votre rôle au travail.

Dans un élan de frustration face à sa confusion, Mila voulut lui attraper le bras avant qu’elle ne s’éloignât et lui demander abruptement ce que signifiait ces énigmes de patients indiscrets et de paroles mystérieuses. Mais Soan qui l’avait suivi vers la sortie la bouscula gentiment.

  • Alors Mila, on va rester ici longtemps ?

Elle se dégagea et s’éclipsa silencieusement, avec Soan sur ses pas.

Elle passa le reste de la journée à ruminer ses pensées tout en s’occupant des balades et des séances de cures des patients. Plus aucun n’osa lui adresser la parole sur un autre sujet que le temps. D’un regard fulminant, Mila décourageait tous ceux qui se hasardaient à lancer de plus longues conversations ou à tenter d’incompréhensible compliments. Le ciel, lui aussi, semblait de mauvaise humeur. Il les lorgnait de sa couleur bleue délavée et abattait son voile de tristesse sur le monde, entraînant dans sa chute les esprits les plus optimistes.

Elle devait découvrir ce qui se passait réellement. Pour cela, il lui fallait mettre la main sur son bilan de santé. Elle était déterminée, ce soir, à pénétrer le quartier médical et à fouiller le bureau de Soan où Louise s’était installée. Elle allait sûrement rencontrer l’équipe de garde de nuit dans la salle commune, mais elle avait quelques excuses en tête. Soan aurait pu lui demander d’aller récupérer les plannings du lendemain, il le faisait régulièrement.

Dans la soirée, Mila se réfugia dans les escaliers du hall au lieu d’aller nettoyer et arranger la salle de repos aux baies vitrées comme elle le faisait chaque jour. Elle allait profiter de ce moment pour se faufiler dans le quartier médical. La plupart des soignants étaient en pause pour une demi-heure avant la tournée du soir pour vérifier que l’ensemble des patients étaient remontés dans leurs chambres. Souvent, ils se détendaient dans le jardin à l’arrière du sanatorium, sous la fraîcheur de la nuit à peine tombée, ou à l’étage de leurs logements. Elle descendit les escaliers à pas furtifs et s’immobilisa dans l’ombre à quelques centimètres de l’entrée de la salle de repos. A cette heure-là, c’était déjà vide. Elle ne percevait aucun mouvement ou aucun bruit. Elle s’avança discrètement et s’était déjà de nouveau réfugiée dans l’ombre de l’autre côté de l’entrée quand une voix s’éleva de la pièce. Elle tressaillit. C’était Soan. Il avait dû se demander pourquoi elle n’était pas venue s’occuper de la salle. Elle se retourna, et elle l’aperçut, au milieu de la pièce, éclairé par le chandelier au plafond et par la lumière nocturne teintant les baies vitrées d’une douce nuance bleutée.

  • Mila, que fais-tu ? répéta-t-il d’une voix plus faible.

Il s’approcha d’elle. Son visage, sous la lumière, la figea. Il avait perdu de sa couleur, il paraissait exténué et haletant. Quelque chose n’allait pas. Il avait atteint l’entrée de la pièce quand son corps fut pris de soubresauts. Il toussa à plusieurs reprises, descendant progressivement dans les tons graves. Mila émergea de l’ombre et supporta Soan par les épaules, lui désignant le chemin vers le quartier médical. Elle voulait faire appel à Louise, et l’équipe de nuit devrait probablement savoir où elle se trouvait. Elle était secouée par les râles poussifs de Soan dont la respiration semblait plus difficile à chaque pas. Il essayait de la repousser et de la tirer vers l’arrière, protestant faiblement.

  • Ce n’est pas grave, ça va passer progressivement… On n’a pas besoin d’aller voir qui que ce soit, souffla-t-il entre deux quintes de toux.

Mais ils avaient déjà dépassé les portes menant au quartier médical. Ils approchaient de la salle commune dans laquelle Mila espérait trouver un ou deux soignants pour l’aider. La lumière filtrait sous la porte. Surtout, elle percevait plusieurs voix, étouffés, qui s’élevaient une à une. Elle avait l’impression qu’ils étaient bien plus nombreux qu’elle ne le pensait. Elle ouvrit lentement la porte, et les voix s’éteignirent. Elle cligna des yeux plusieurs fois avant d’apercevoir l’ensemble de la pièce. Il y avait le docteur Louise en bout de table. Et à sa droite, Phil. Elle parcourut les visages qui l’observaient en retour, étonnés. La pièce était remplie des patients. Mais ils étaient tous vêtus de blouses de soignants. Ils semblaient être en pleine réunion. Le silence s’étira et Mila vit Louise s’avancer vers elle. Décontenancée et agacée, Mila s’écria :

  • Est-ce que quelqu’un prendrait la peine de m’expliquer ?

Elle était assise dans le bureau de Louise, et le jour se levait à travers la fenêtre. Après les événements du soir, on lui avait proposé de se reposer ici. Elle avait dormi quelques heures. Puis un peu avant l’aube, une patiente, toujours habillée en soignante, était venue lui assurer que le docteur allait la rejoindre sous peu. Et voilà que Louise était devant elle. Et qu’elle l’entendait s’exprimer, sans vraiment comprendre.

  • Je suis vraiment désolée que tu l’aies appris comme ça. J’aurais souhaité t’en parler seule à seule, aujourd’hui…
  • Dites-moi toute la vérité.

La voix de Mila paraissait appartenir à quelque d’autre. Mais c’était bien elle qui avait parlé. Elle leva les yeux vers Louise et ne la quitta plus du regard. Le docteur soupira et commença à narrer, en lui glissant des papiers et scans entre les mains. C’était un sanatorium unique. On n’y soignait pas les personnes malades. On y examinait les personnes les plus résistantes aux effets de la pollution de l’air. C’était un projet de la dernière chance qui n’avait jamais été accepté et officialisé. Beaucoup de monde succombait lentement aux nouvelles maladies. Mais au fur et à mesure des tests, on avait découvert que certains organismes ne paraissaient pas autant affectés par la pollution, leurs voies respiratoires ne se dégradaient pas, leurs poumons ne s’abîmaient pas ainsi. Louise avait rassemblé une équipe de médecins et chercheurs, dont certains étaient aussi malades, pour sélectionner plusieurs candidats. Mais, parce que ce projet n’était pas reconnu, ils avaient dû inventer une histoire. Louise prétendit monter le projet d’un simple sanatorium, recrutant du personnel dans plusieurs hôpitaux quand en fait elle recrutait les candidats les plus résistants. Puis, elle fit venir son équipe, jouant le rôle des patients. Seul Soan joua son propre rôle afin de surveiller de plus près les véritables patients, Mila et ses collègues. Chaque mois, il leur fit faire un test de respiration et un bilan sanguin, sous couvert de nouvelles procédures mises en place pour le personnel des sanatoriums. 

  • C’est ainsi qu’il s’est aperçu de ton cas exceptionnel, Mila. Ton organisme est le plus réactif et le plus résistant de tous ceux qui a été étudié. Depuis que tu vis ici, loin de la pollution de masse, il s’est même renforcé, s’exclama Louise avec enthousiasme.

Mais elle reprit un ton plus calme quand elle vit Mila hausser les sourcils. Elle ajouta, d’un air détaché, que l’histoire de l’infirmière Elise n’était qu’un prétexte. Elle avait simplement été mise dans la confidence du vrai projet. Personne n’était tombé malade, bien qu’aucun des véritables patients n’avait vu leur état s’améliorer considérablement comme ça avait le cas avec Mila. Soan avait alors contacté Louise pour lui proposer de focaliser les recherches sur Mila, après lui avoir donné toutes les explications et avec son consentement, bien sûr. Elle incarnait cette dernière chance. La résistance unique de son organisme était l’une des clés pour sauver l’humanité de la pollution de masse. Si elle pouvait faire partie des recherches… Elle était sûrement venue avec la volonté d’aider les malades. Sinon, pourquoi s’être engagée dans ce sanatorium ? Mais ce nouveau rôle, c’était là une manière incomparable d’aider le monde. C’était apporter…

  • De l’espoir ?

Mila souffla ces derniers mots autant pour elle que pour Louise, qui hocha de la tête avec un sourire encourageant. Elle s’enveloppa de silence et se laissa porter par l’atmosphère.

La lumière s’éparpillait en poussière sur le sol. Elle s’agrippait aux étagères de la bibliothèque, surplombant le bureau et vêtue de livres antiques aux couvertures en cuir vieilli. Ces vagues du passé la frappèrent brutalement jusqu’à la faire émerger de ce songe éveillé. Elle devait prendre une décision, choisir un chemin, aider le monde, enfin ce qu’il en restait, ou s’aider elle-même, devenir cobaye ou rebelle, finir libre mais avec des remords ou recluse mais sans culpabilité. Elle porta son regard vers la fenêtre. La vue était toujours magnifique. Tout était encore là, les montagnes, les gorges, les vallons et leurs bois. Aussi vibrant qu’au premier jour. Mais le ciel n’avait plus une seule nuance de bleu, il avait tourné, blanc comme lait. Le ciel avait tourné.

Le docteur Louise lui demanda une dernière fois :

  • Alors Mila, pourquoi êtes-vous venue ?

(Nouvelle écrite dans le cadre du concours de la Revue L’Encrier Renversé 2020 – Thème libre. Texte non sélectionné.)

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