“T’as écouté ce que je t’ai dit ?”

Ils claquent, ces mots. Il te laissent groggy, là, comme si tu t’étais pris une porte en plein visage. T’as pas écouté. Not-at-all. T’étais partie dans les champs de poppys à mâcher les rayons du soleil ou sur les crêtes des montagnes noires à chasser l’dragon. T’as pas fait gaffe mais t’as dérivé. Pourtant, au début, tu y étais, dans la conversation. Là, elle était venue te parler, du dîner ou du programme du lendemain, tu savais qu’il fallait écouter pour t’en souvenir. T’avais lâché ton livre ou ton clavier, et t’avais tourné la tête. Voilà, elle avait ton attention. Et puis, tu as remarqué un rai de lumière scintiller sur le mur ou une mèche de cheveux danser, et doucement les mots n’ont plus formé que des sons, se transformant peu à peu en échos indistincts. T’es partie crapahuter sur tes pensées. Le pis dans tout ça, c’est que la 12ème part de ta cervelle qui gère les commandes à ce moment-là, elle te fait émettre des “Hmm hmm” de consentement, comme si elle savait parfaitement de quoi il était question et confirmait tout bonnement la direction de la conversation. Le pis ! Parce que c’est ton quotidien de découvrir un soir, autour du graillon, qu’il aurait fallu que tu programmes la machine à laver, qu’on te l’avait demandé et que tu avais acquiescé sur le moment… mais qu’il n’y avait nulle trace même d’un infinitésimal souvenir, dans les lointains abysses de ta mémoire folichonne, de cette requête orale.

“T’as écouté ce que je t’ai dit ?”

Ca, ma mère, quand j’étais petite, elle a dû me le répéter autant de fois qu’on allume la lumière dans une vie. Parce qu’elle finissait par vérifier la profondeur de mes “Hmm hmm” s’ils devenaient trop persistants. Mais quand je revenais dans la réalité de la conversation, je m’offusquais bien souvent, tempêtant malhonnêtement que j’avais bien écouté depuis le début et qu’il n’y avait pas lieu de répéter comme ça sans cesse, à-la-fin-bon. Malheureusement, ces échappées de la pensée pimentaient presque toutes les conversations, avec presque toutes les personnes de mon entourage. Bien entendu, ce genre d’attitude rameutait quelques problèmes dans la logistique du quotidien, mais surtout ça pouvait frustrer quelques personnes. On pouvait croire que je n’étais pas intéressée, que je me montrais irrespectueuse voire hautaine. Le pis, mais oui le pis encore, c’est que c’était loin d’être le cas ! Souvent même, dans des conversations avec des amies, en classe parfois, en famille, j’étais intéressée par le thème, je voulais apprendre, en savoir plus, comprendre l’histoire… ou même seulement paraître normale socialement.

Et encore, si la malédiction ne s’était restreinte qu’à hacker mes conversations et mes moments sociaux, ça aurait pu être gérable avec le temps, l’âge, l’apprentissage social… Mais non, car les moments même les plus utilitaires, qui pouvaient requérir un tant soit peu d’attention ne serait-ce qu’en terme de survie tout à fait banale, étaient eux-même complètement corrompus par le badinage de mon esprit. OH SQUIRREL ! Il était donc pour moi parfaitement courant de me retrouver au milieu de la route, parce qu’aucun des lobes du cerveau ne prêtait attention à la marche, bien trop occupé à échafauder la dernière histoire d’un personnage à créer pour un obscur Jeu De Rôle sur forum (pour les nostalgiques de l’époque douce-amère et juvénile des JDR sur forums, cacedédi to all of you my sis‘. Toi-même tu connais les Annuaires, go voting every hour si si si). Ainsi, je peux décemment avouer que mes premières années d’existence se sont probablement déroulées sans heurt majeur parce que c’était la campagne et qu’il y a avait très peu de circulation sur les routes que j’empruntais… Merci les impasses et les RN !

Un manque d’attention. Un manque de concentration. C’est souvent comme ça qu’on le définit ce genre de comportement. Tu ne prêtes pas attention. Tu es distraite. Dans la lune. You have your head in the clouds, my friend. Mais doit-on voir ça comme une incapacité ? Quand j’étais plus jeune, je pouvais passer des heures à lire, je n’avais pas vraiment de problème à étudier, apprendre, réviser, réciter… Quand je regardais un film, je ne faisais que ça, j’étais absorbée par l’image, je ne regardais pas mon téléphone (déjà, je n’en avais pas quand j’étais enfant – jeune ado), je n’allais pas vérifier quelque chose sur Google ou scroller sur the Facebook. Nahee. Quand je jouais, je vivais mes aventures. Je pouvais être complètement captivée par quelque chose, pendant un temps relativement long. Il m’était donc possible de me concentrer, quelque part. Même si, il est vrai, il pouvait m’arriver de me distraire aussi dans les activités que j’aimais bien faire comme lire, écrire, jouer. Je pouvais soudain, au milieu d’un chapitre par exemple, me mettre à penser à une autre histoire lue, ce qui m’emmenait à une conversation que j’avais eu à la pause à l’école, puis à des pensées plus farfelues, en m’imaginant grande aventurière sans peur… Ouais, souvent, ça finissait comme ça quand même.  Mais c’était en rapport avec cette activité, avec ce livre, cette histoire, ce jeu, c’était comme si… mon imagination s’imprégnait de ce que j’en faisais là, à cet instant.

Finalement, avec le temps, j’ai fini par comprendre que c’était dans ces moments-là, quand j’allais “zoner” ailleurs, que je faisais fonctionner mon imagination, que je nourrissais mes envies de création. Alors, je me demande si on ne pourrait pas voir ça comme une capacité ? Une capacité de se distraire ? Quand je perdais le fil d’une conversation, ce n’était pas forcément du désintérêt, c’était surtout parce que j’avais toujours une petite partie de mon esprit qui n’était pas connectée au présent, au réel, au maintenant, c’était comme reliée à d’autres mondes, d’autres espaces, d’autres personnes, d’autres temps. Et peut-être qu’un élément de la conversation ou de l’environnement faisait écho à quelque chose, et je le reliais à “ces autres mondes” occupant ma tête. Quand je marchais pour prendre le bus du collège ou du lycée, sur le chemin, je me perdais dans ces mondes, dans ces moments, j’y inventais souvent des histoires, des fantaisies, des rêves, des aventures que parfois je retenais à l’écrit ou que je laissais aller au gré du vent des idées. D’autres fois, ce ne pouvaient être que des pensées banales, du quotidien, sur l’école, la maison, les gens. Rien de sensationnel, pas d’invention extra, de philosophie renversante ou de stratagème surprenant, je n’étais pas du tout une génie, loin de là, je ne parle pas d’illumination Archimédienne à la Eurêka ! Je définis ça, plus simplement, comme cette capacité d’aller explorer “nos autres mondes”… ou bien cette incapacité à rester ancré dans celui-là, ce monde-là, le réel vécu, donc, si on reprend la façon moderne de voir ce comportement.

Et c’est bien là mon questionnement d’aujourd’hui, ce désaccord entre les deux perspectives. Un manque ? Un atout ? Or maybe a bit of both ? Parce que je l’ai perdu, je crois, cette capacité-là. De me distraire. D’imaginer. De m’ennuyer. D’aller fouiner dans l’ailleurs invisible. En revanche, cette incapacité de se concentrer, elle est toujours là, bien renforcée, bien alimentée. Caught in her web of the constant need for occupation. Je ne peux plus me concentrer suffisamment longtemps sur un livre, un film, une histoire, sans avoir besoin de toucher un téléphone, vérifier un fait sur internet, combler un vide dans le temps que met l’eau des pâtes à bouillir lentement. Tous ces moments-là, de distraction, absent-mindedness, d’ennui, de rien, NA-DA, je ne les ai plus, parce que je les comble. Je ne m’évade plus, je m’enferme dans la toile. Je ne me perds plus dans mes pensées, je les fuis. Je ne rêvasse plus, je me connecte, je scrolle, je switche, je watch, je skim through. C’est de la boulimie d’images, de textes, de sons, all together et ça donne une mauvaise ratatouille d’infos et de divertissement qui n’ont aucun sens. Et je m’en veux de faire ça, mais c’est comme avec l’orthorexie, si tu cherches à interdire un type de bouffe drastiquement, tu finis par en avoir envie encore plus dans les semaines à venir. Je m’en veux de ne plus me laisser m’ennuyer. J’occupe tous mes instants, même si ça me force à regarder des vidéos sur Youtube qui ne m’aurait pas manquées si je les avais zappées (elles me sont sûrement plus novices après les avoir visionnées… bravo Lolo) ou des épisodes de séries TV que j’ai déjà vu de nombreuses fois, et que je survole à peine en faisant autre chose, comme vérifier des faits que je connaissais déjà sur les protagonistes, ou chercher des recettes que je ne pourrais jamais faire parce que je n’ai pas les ingrédients ou l’équipement, ou poser des questions débiles à Google pour savoir ce qu’on peut trouver comme réponses… Et c’est triste. Je le sais. Mais je le fais.

Initialement je ne souhaitais pas écrire sur notre mauvaise gestion du temps passé sur internet ou notre contemporaine nomophobie (oui parce qu’il y a un nom pour ça, cette peur constante de ne pas avoir le téléphone près de soi… Je n’en avais aucune idée non plus il y a quelques secondes). Je ne vais pas continuer là-dessus, je n’en sais pas assez. Ce que je voulais questionner, c’était cette “capacité de distraction”… Que je n’ai plus, que j’ai délaissée parce que je ressens ce besoin constant d’occuper tous les instants de la journée, même par des choses sans intérêt, revues, relues ou peu productives (et par là, arrive cette terrifiante culpabilité à ne pas être performante dans le multi-tâche… Bon là aussi, ça peut faire le sujet d’un autre texte). Je ne me laisse plus, là, en plan, à imaginer des histoires dans ma tête quand j’attends quelqu’un par exemple. Certes, je continue encore parfois à dériver pendant les conversations (ça, malheureusement, j’ai du mal à bosser dessus). Mais c’est moins fun, je dérive surtout parce que je me mets la pression pour avoir quelque chose “d’intelligent” ou d’approprié à répondre. Ce n’est même plus de la belle dérive onirique. J’ai paumé mon potentiel à rêvasser !

Alors voilà, cette distraction, c’est peu glorieux, parfois irrespectueux pour les interlocutrices dans les conversations (mais vraiment, sans mauvaise intention, je le jure ! Prfff… this is how I spit), ça peut aussi devenir dangereux (comme susmentionnées, les dérives joyeuses sur les allées campagnardes… je le fais encore parfois, mais je vis dans une capitale, alors après avoir été frôlée de trop nombreuses fois par des scooters / voitures / vélos et rickshaws, j’essaye de faire un peu plus attention… je souligne “j’essaye”, ce n’est pas toujours fructueux). Cette distraction, elle se doit donc de s’apprivoiser, pour que je fasse plus attention aux moments présents, au monde réel, etc. Mais, dans la balance, cette distraction, elle est aussi celle qui nourrit mon imagination. Et elle a besoin de moments blancs, vides, “inutiles” pour se laisser aller. Et c’est avec un peu plus de vacuum que je pourrais la retrouver… Parce que j’aimerais la récupérer, en fait, cette capacité de distraction. J’aimerais me replonger dans les vagues de l’ennui de temps en temps. Me laisser aller dans les courants de l’imagination. Et flotter dans les eaux duveteuses des chimères…

But damn, ce texte comporte bien trop de parenthèses et de digressions ! Maintenant, je pense que je vais aller m’occuper avec un épisode, déjà vu, de How I met your mother ou quelque chose comme ça… OH SQUIRREL !

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s